DÉBOUCHER LE LAVABO

« Le concept du Continuum », par Jean Liedloff, est l’une de mes lectures les plus récentes.

Je reviendrai probablement un de ces jours vous parler de l’aspect alternatif de l’éducation qu’elle y dépeint (elle a vécu parmi une tribu de la jungle Amazonienne pendant quelques temps et a observé leur manière d’éduquer les enfants), mais en attendant, c’est un autre point qui m’a remise en question. 

Tout comme bon nombre d’entre vous, j’ai été élevée pour être efficace, rentable, productive… Bref, une fille bien quoi !

Pour quoi faire ? Si on fait avance rapide sur nos objectifs de vie, grosso modo, c’est parce que notre efficacité, notre rentabilité, notre productivité, nous permet d’avoir plus rapidement accès à des choses plaisantes, des loisirs, du repos, de la sérénité, etc ! Si je ne m’abuse, c’est ça le principe : passer parfois par de sales quart d’heure pour arriver, en gros, à être en vacances. Oui ? Endurer l’effort, et le faire passer rapidement, pour arriver tout aussi rapidement à un plus grand degré de bien-être.

Et si … Et si cette efficacité, que j’apprécie autant chez moi que chez ceux avec qui je dois travailler, était parfois un obstacle au contentement ? 

Et si le mot « travail », avec sa vieille racine de douleur, était un écran de fumée qui m’empêche de voir l’important ?

Et si cette volonté d’avoir rapidement terminé, d’arriver enfin à la fin de la journée/au week-end, de passer à autre chose, cette injonction du « meilleur pour la fin », de « après l’effort le réconfort », me privait d’une part de joie ? 

Je vous laisse lire ce passage du livre :

« Nous avions troqué notre petit canoë en aluminium contre une pirogue, elle, beaucoup trop grande. Cette embarcation, taillée dans un seul arbre, permettait à dix-sept Indiens de nous accompagner. Même avec tout le monde à bord plus nos bagages respectifs, la pirogue avait encore l’air vide. La porter, cette fois avec l’aide de seulement quatre ou cinq Indiens, sur plus de cinq cents mètres de rochers en amont d’une grosse chute d’eau, était un spectacle déprimant. Il fallait placer des rondins en travers de son avancée et la hisser centimètre par centimètre, sous un soleil sans pitié. Inévitablement, à chaque fois que la barque déviait, nous glissions dans les lézardes des pierres, éraflant contre le granit, tibias, chevilles, ou toute autre partie du corps sur laquelle nous tombions. […] Au quart du chemin, toutes les chevilles étaient en sang. En partie pour me faire excuser pendant quelques minutes, je grimpai sur un haut rocher pour prendre une photo. En découvrant la scène d’un point de vue extérieur, je m’aperçus d’une chose très intéressante.

J’avais sous les yeux plusieurs hommes, tous impliqués dans une même tâche. Deux d’entre eux, les Italiens, étaient tendus, tracassés, perdaient sans-cesse leur sang froid et juraient continuellement comme tous les gens de Toscane. Les autres, les Indiens, s’amusaient. Ils riaient des tours que nous jouait la barque, considérant la bataille comme un jeu. Ils se relaxaient entre les efforts, riaient de leurs blessures et s’amusaient particulièrement lorsque la pirogue basculait et qu’elle coinçait l’un d’eux, puis un autre.

Tous participaient à la même tâche, tous étaient soumis à l’effort et à la douleur. La différence était que nous avions été conditionnés par notre culture à croire que de telles péripéties correspondaient au degré le plus bas dans l’échelle du bien-être, n’imaginant même pas que nous possédions d’autre choix. »

Jean explique qu’en redescendant, elle a choisi d’adopter le même comportement que les Indiens et qu’elle prit réellement plaisir à participer au reste de l’effort :

« les contusions furent réduites très facilement à ce qu’elles étaient véritablement : de légères blessures qui guériraient bien vite et qui ne demandaient ni réactions émotionnelles négatives – telles que la peur, l’apitoiement et l’amertume – ni inquiétude quant à ce qui restait à endurer avant la guérison complète. Au contraire, je me suis trouvée admiratrice devant un corps si magnifiquement conçu et qui se soignerait seul, sans ordre ni instruction de ma part ».

Elle continue en disant que malheureusement, ce bref éclair de conscience et cette expérience d’un autre choix n’a pas duré, et qu’à ce moment là, elle n’a pas su en tirer profit. Le conditionnement social et l’habitude étaient trop forts.

Ce comportement râleur, anxieux, anticipant au maximum, même jusqu’à la douleur … C’est le mien !

Cette difficulté incroyable à prendre du plaisir dans les tâches qui me semblent lourdes / ingrates / redondantes / douloureuses, c’est la mienne !

Même si dans ma liste de choses déplaisantes, il n’y a pas « porter une gigantesque pirogue sur des rochers coupants ». Hum. Non, la mienne, et je ne suis pas fière de vous en faire part après cette lecture, c’est plutôt : plier du linge, faire le ménage (levez la main tous ceux qui meurent d’envie d’aller déboucher le lavabo de la salle de bain qui est bloqué depuis trois jours !), étendre une lessive, intervenir pour régler les mêmes conflits entre les mêmes enfants, vider la poubelle, changer une couche bien pleine, ranger les mêmes objets qui se dérangent constamment … Je m’arrête là, j’ai beaucoup trop d’idées en tête !

Est-ce qu’être efficace dans ce que je fais est un défaut ? (Disons, quand un samedi en fin de matinée les pâtes cuisent pendant que je monte étendre une lessive en ayant chargé le panier à linge de choses à ranger au grenier tout en écoutant la liste de chants à réviser pour le lendemain et en ajoutant mentalement le fromage râpé à la liste du drive #chargementale ). Je ne crois pas.

Mais…

Est-ce que ma négativité à l’approche des tâches qui sont loin de m’enchanter modifie le fait que je doive m’y attaquer ? Non.

Est-ce que ma négativité pendant l’exécution de ces tâches modifie mon degré de bien-être ? Très certainement. Râler et soupirer n’a jamais été le meilleur moyen de se sentir bien, si ?

Pourtant après avoir lu ce passage, il me semble qu’en rentabilisant sans arrêt les tâches que j’apprécie le moins parce qu’elles sont ingrates, redondantes, ou peu porteuses de reconnaissance extérieure, ou en les anticipant anxieusement, je rate quelque chose. Plutôt que de vouloir faire passer l’effort à toute vitesse, pour qu’il prenne fin le plus rapidement possible, je pourrais juste le vivre pour ce qu’il est : une tranche de présent par laquelle je dois de toutes façons passer et qui serait même susceptible de m’apporter du bon.

C’est dans la même veine que « ralentir, être reconnaissant, faire silence dans nos têtes»… C’est prendre ce qui est devant nous, nous y consacrer pleinement, avec de la joie, en sachant s’en accommoder, voire s’en amuser et s’y détendre. Il faut de toutes façons s’y mettre, n’est-ce pas ? Et nous sommes les seuls à décider comment nous vivons l’exécution de ces tâches, alors…

Que mon quotidien, peu importe ce dont il est fait, n’aie pas pour objectif d’enfin me reposer, me détendre, m’amuser, mais que je sache trouver en toute circonstance du repos, de la détente, de la joie. Bref … que je me contente, quoi.

Alors, oui, dans notre monde d’échéances, d’emplois du temps surchargés, de contraintes et de difficultés toutes personnelles, d’attentes élevées et de comparaisons continuelles… c’est un sacré exercice. Et comme le dit Jean, nous devons faire face à « la tyrannie de l’habitude ». Mais les habitudes, ça se change ! Et les nouveaux départs, ça peut être n’importe quand. Donc … sur ce …

Je vais déboucher le lavabo, de la salle de bain (parce qu’il faut bien le faire), en pensant (au passage) à la joie que m’apporte le fait d’avoir accès à de l’eau sans faire trois kilomètres pieds nus, au plaisir de ne plus sentir l’odeur infecte qui s’élève du siphon, et au bonheur ineffable de me brosser les dents sans avoir un lac d’eau trouble sous le nez. Et je vais même en profiter pour passer un coup d’éponge sur le rebord plein de résidus d’une semaine de vie, soyons fous ! Qui vient avec moi ?  

Oh, et … peut-être même que prendre les efforts pour ce qu’ils sont nous aiderait à appliquer ce commandement laissé dans 1 Thessaloniciens 5v16 : Soyez toujours joyeux … ?

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