JALOUSIE, MATERNITÉ, FÉMINISME ET CONTENTEMENT.

Honnêtement, je n’aurais pas dit que c’était un problème chez moi, la jalousie.

Et puis elle a explosé comme une bombe dans mon dernier mois de grossesse.

Hideuse, Vilaine, Enracinée à tous les mauvais endroits possibles.

Jalouse de qui, de quoi ?

Jalouse des hommes. Et de leur liberté. Des hommes et de leurs privilèges. Des hommes et de leur insouciance.

Plus jeune, j’ai souvent détesté être une femme. Parce que ces différences entre eux et moi, je ne les voyais que trop bien. Parce que je voulais sortir et rentrer chez moi sans avoir peur. Parce que je voulais m’habiller sans me poser de questions. Parce que je trouvais injuste de saigner tous les mois sans avoir rien demandé. Pour des centaines d’autres raisons encore.

Et puis le temps est passé et j’ai appris à apprécier tout ce que signifie être une femme. J’ai appris à être Moi, Moi dont «femme» est une caractéristique parmi bien d’autres, Moi qui ne suis pas que « femme ».

Mais un jour, sans prévenir, à la fin de ma grossesse, la jalousie est revenue. Un jour je me suis garée sur le côté, j’ai décroché le téléphone, et j’ai expliqué à l’être humain que j’aime le plus au monde que je n’allais pas bien parce que j’étais jalouse de lui, de sa vie. Jalouse de l’absence de contraintes, de renoncement, de limites (absence apparente, hein, bien sûr). En colère que le mode égalitaire sur lequel nous vivions avant la grossesse se soit évaporé.

Bien sûr, lui et moi sommes égaux. Mais face à la maternité, ce pied d’égalité disparaît en partie : un seul corps est plus fatigué et se transforme (enfin normalement 😊), une seule personne ne peut plus avoir les même loisirs qu’avant, une seule sera en congé plus tôt pour préparer l’arrivée du bébé, une seule subit la fatigue et les maux, et ainsi de suite.

J’ai déjà expliqué par ici que je n’ai pas particulièrement aimé être enceinte, et le dernier mois de cette grossesse a sans doute été le plus difficile de tous. Et bien sûr, j’avais le droit de ressentir cette colère et ce ras le bol.

Mais en parler m’a permis de me rappeler que rien ne servait de s’y attarder : il y avait bien plus à vivre en dehors de cette jalousie. Il y avait des moments à chérir, une expérience unique à vivre, un futur proche où je ne serais plus enceinte. Alors j’ai tâché de bien faire comprendre mes besoins, de leur y accorder de l’attention, et surtout de continuer à compter les bénédictions et à cultiver la gratitude.

Et puis #postpartum mon amour, un soir peu de temps après la naissance de Lilikoi, un soir où j’avais soudainement l’impression d’être de nouveau «la même qu’avant», la jalousie a refait surface.

Parce que bien sûr que non, je ne serais plus jamais la même qu’avant.

Bien sûr que non, je ne retrouverais plus le même corps, le même espace libre dans mon cerveau, la même insouciance. Bien sûr que oui, j’aurais besoin de temps pour ajouter le rôle de mère à mon identité, bien sûr que oui mon corps aurait changé, bien sûr que oui il lui faudrait du temps pour se rétablir du chemin parcouru ces derniers mois. Bien sûr que oui je saignerais encore pendant des semaines. Bien sûr que non je n’aurais pas mon niveau d’énergie habituel. Bien sûr que oui, mes cernes continueraient de se creuser quand je donnerais à mon bébé la meilleure nourriture pour elle, jour et nuit, inlassablement. Bien sûr que oui, ce petit être humain ne serait principalement dépendant que de moi, pendant des mois et des mois.

J’ai eu l’impression d’être perdante, «encore une fois». D’être flouée. Volée. L’impression que ce nouveau quotidien n’était fait que de renoncements.

Pourtant j’aime Lilikoï d’un amour surpuissant, je déteste qu’elle pleure dans d’autres bras que les miens, je me sens incomplète si elle dort dans la pièce d’à côté et vide quand elle part en balade seule avec son papa, j’ai l’impression que je ne pourrais jamais plus vivre sans elle.

Cette ambivalence incessante, de jalousie, de colère, d’amour fou, cette dépendance dans un sens comme dans l’autre, cette envie de liberté tout en sachant que je serais incapable de la vivre, ce besoin intense de trouver la nouvelle version de moi même, tout ce gros bazar : c’était le début de mon chemin de mère.

Et je crois bien qu’effectivement j’ai été volée. La jalousie me vole : j’ai été volée du plaisir et de la joie d’être moi, femme, mère, et rien que ça pendant un tout petit nombre de jours si faussement appelé « congés » de maternité.

Parce que parfois je me perds dans des raisonnements absurdes, parce que mon cerveau doit gérer avec ces shoots d’hormones, parce que notre société n’a pas compris grand chose à la parentalité, parce qu’elle est patriarcale, capitaliste, parce qu’elle ne m’encourage pas être femme, ni à n’être «que» mère, parce qu’elle me rappelle que c’est bientôt l’heure de reprendre le travail, parce qu’elle n’accorde pas aux pères la chance de passer plus de temps en famille, parce qu’elle me fait sans cesse croire que mon quotidien de maternité à moins de valeur qu’un quotidien passé à travailler, parce qu’elle n’estime pas à quel point les enfants sont précieux. Et pour tant d’autre raisons encore, oui, je suis, nous sommes, volées d’une partie de notre joie d’être femmes, et mères.

La bonne nouvelle, c’est qu’il ne tient qu’à nous de reconquérir cette joie.

Alors j’ai décidé de me lancer à corps perdu sur ce chemin qui me semblait étroit, pentu, accidenté. J’ai décidé de reprendre ce que cette culture ambiante essaye de me voler. J’ai décidé de chasser l’insatisfaction de mes pensées. J’ai décidé de materner mon bébé plus que jamais. J’ai décidé de tomber en Amour avec elle encore plus profondement. J’ai décidé de me laisser guider par le rythme de ce petit être humain et de prendre le temps d’y trouver de la sagesse. J’ai décidé d’embrasser ce nouveau quotidien avec ses limites et ses contraintes parce que je suis certaine qu’il ouvre des horizons immenses, inattendus, et qu’il me fera grandir. J’ai décidé d’être fière de cette dépendance entre elle et moi, et même de la cultiver parce qu’elle sera vite passée. J’ai décidé de ne pas être trop pressée. J’ai décidé de réussir à inventer cette identité où je serais femme, et mère. J’ai décidé d’accepter de renoncer : j’ai décidé de vivre ce en quoi je crois et de m’accommoder à cette nouvelle situation dans tout ce qu’elle me présenterait.

C’est mon chemin à moi, notre chemin à Lilikoi et moi.

Ça ne veut pas dire que ça doit être le tien.

Ça ne veut pas dire qu’avant-hier soir je n’ai pas écrit « je n’en peux plus » à ma grande sœur et demandé à ma belle-madman de prendre le relais.

Ça ne veut pas dire que les larmes ne coulent pas parfois en même temps que celles de mon bébé.

Simplement quand tu as l’impression toi aussi de devoir renoncer beaucoup trop souvent ?

Que ce chemin est bien trop étroit, surtout si tant d’autres roulent à vive allure sur l’autoroute ?

Rappelle-toi qu’il a autant de valeur, autant a offrir, autant a apporter qu’un autre, qu’il t’emmènera sans doute vers des paysages inattendus et des hauteurs que jamais tu n’aurais atteint autrement.

Hauts les coeurs !

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